La longévité est la plus grande promesse de notre époque. Alors que la science n’en est encore qu’à ses balbutiements, le marché explose. Quelles sont les pistes sérieuses et qu’est-ce qui relève de l’incantation? Depuis des décennies, Anna Erat s’intéresse aux processus de vieillissement. Lors de son intervention, elle dresse un tableau global du concept de longévité.
Certains voudraient vivre jusqu’à 120 ans tout en restant en bonne santé et en gardant la forme le plus longtemps possible, tandis que d’autres rêvent de faire rimer longévité avec jeunesse éternelle. Anna Erat, cofondatrice du Longevity Center Switzerland, explique l’objectif visé lorsqu’il est question de longévité, en soulignant la différence entre espérance de vie et durée de vie en bonne santé: l’espérance de vie en Suisse est aujourd’hui d’environ 85 ans en moyenne. Toutefois, la durée de vie en bonne santé ne s’élève qu’à 60 ans en moyenne. On parle donc de 25 ans avec des problèmes de santé. Avec des mesures de longévité, l’ambition est de prolonger la durée de vie en bonne santé jusqu’à la mort. Et dans l’idéal, celle-ci devrait être repoussée au-delà de 85 ans. Un objectif réaliste étant donné que l’espérance de vie est aujourd’hui déjà dix ans plus élevée qu’il y a 50 ans.
La longévité n’est pas une invention récente. Un coup d’œil aux zones bleues, où les personnes vivent le plus longtemps en bonne santé, met clairement en évidence les ingrédients d’une vie longue et en bonne santé: alimentation saine, activité physique, but dans son existence et intégration sociale. La longévité se résume-t-elle à un style de vie, ou est-ce bien plus que cela?
L’industrie mondiale anti-âge est en plein essor. Elle pesait près de 63 milliards de dollars en 2022 et elle devrait dépasser 106 milliards de dollars d’ici 2030. La start-up Altos Labs développe des traitements pour le rajeunissement des cellules. Selon ses investisseurs, elle est appelée à devenir l’entreprise recélant la plus grande valeur au monde d’ici 25 ans. A condition que la technologie fonctionne.
Un cursus axé sur la longévité
Anna Erat est une sommité dans le domaine de la longévité et de la médecine préventive. Pour elle, ces deux secteurs sont tout à fait complémentaires. Elle s’est engagée dans cette voie avant même d’obtenir son diplôme d’État à Zurich. Dans le cadre de son pré-doctorat et de son post-doctorat à la Harvard Medical School de Boston, elle a étudié les processus de vieillissement du système reproducteur féminin en rapport avec la fertilité et a mené des recherches fondamentales dans le domaine de l’immunologie génétique et moléculaire de la transplantation, s’intéressant plus particulièrement aux inflammations chroniques. Celles-ci sont non seulement responsables du rejet des greffes, mais constituent également un facteur important dans les processus de vieillissement. «Nous avons étudié et publié ces processus de vieillissement il y a des années. A l’époque, il n’était pas question de longévité dans les recherches, mais dans les faits, nous étions déjà actifs dans ce domaine», se souvient Mme Erat.
Parallèlement, Mme Erat a obtenu un doctorat en épidémiologie et en gestion des systèmes de santé à l’Institut Tropical et de Santé Publique Suisse de Bâle, avant de poursuivre sa formation spécialisée en médecine interne et en médecine du sport. Elle a voyagé dans le monde entier en sa qualité de médecin de l’équipe nationale de hockey sur glace et s’est occupée d’athlètes de haut niveau, notamment au sein de Swiss-Ski et de la FIFA. Elle s’occupe également de pilotes de Formule 1 en tant que Chief Medical Officer pour Hintsa Performance en Europe centrale.
En 2015, Mme Erat a commencé à travailler en tant que médecin senior à la clinique Hirslanden dans le domaine de la prévention. Elle est devenue en 2019 la première femme cheffe de service de l’histoire de la clinique Hirslanden. Elle est enfin responsable de la stratégie pour la prévention et la longévité au sein du groupe Hirslanden.
La démocratisation du concept de longévité
En août 2023, Mme Erat a participé à la création et au développement du Longevity Center à Zurich, dont elle est aujourd’hui directrice médicale. L’un des objectifs du Longevity Center est de démocratiser le concept de longévité et de servir le plus grand nombre. Il ne s’agit pas d’une tendance réservée à une petite élite. D’après l’OMS et la Banque mondiale, plus de deux milliards de personnes auront plus de 60 ans en 2050. Parmi les facteurs qui nous permettent de vivre plus vieux, Mme Erat cite aussi bien la médecine moderne et l’amélioration des infrastructures et de l’alimentation que l’état des connaissances sur la longévité: «Nous comprenons de mieux en mieux les mécanismes des processus de vieillissement et pouvons les influencer de manière ciblée et personnalisée.»
Selon Mme Erat, la longévité n’a pas encore acquis ses lettres de noblesse comme discipline médicale et n’est pas une science fondée sur des preuves, par manque d’études. En collaboration avec des universités et des cliniques de renom, il est question de définir des directives structurées et basées sur des preuves qui sont valables à l’échelle mondiale, explique Mme Erat. Mais tant que le domaine de la longévité n’est pas réglementé, on risque de voir des acteurs peu scrupuleux s’en mêler. «Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les offres qui ne mesurent que l’âge biologique sans intégrer la méthodologie de prévention », explique Mme Erat, avant de développer: «Si l’on néglige les valeurs de santé pertinentes pour s’en tenir uniquement à l’âge biologique, cela donne une fausse impression de sécurité. Pour aborder la longévité avec sérieux, il faut tenir compte de la médecine préventive, qui fait partie intégrante de ce domaine.»
Les entreprises s’engagent pour la longévité
Se pose alors la question de savoir comment profiter des années de vie supplémentaires et comment financer cette étape de la vie. De nombreuses personnes exerçant une activité professionnelle travaillent déjà au-delà de l’âge de la retraite, par choix ou par obligation. Le programme Next de l’Université de Saint-Gall HSG, auquel Anna Erat participe en tant que membre du corps enseignant, aborde ce sujet et la question «What’s next?». Passé 65 ans, que peut-on encore faire qui ait une valeur pour soi-même, l’entreprise et la société? Le programme s’intéresse également à la problématique des entreprises confrontées à la fuite des cerveaux, qui désigne la perte de savoir-faire en raison de l’exode de collaborateurs hautement qualifiés, ou de leur départ à la retraite. De nombreuses entreprises se saisissent activement de cette question et développent des programmes permettant de proposer aux collaborateurs plus âgés et hautement qualifiés des modèles attrayants adaptés à leur âge. «Il est avéré que certaines personnes qui exerçaient une activité professionnelle tombent malades au moment de leur départ à la retraite, parce que leur estime de soi est ébranlée, les contacts sociaux se distendent et elles n’ont plus de but dans l’existence. Pour éviter cela et pour que les gens puissent être actifs encore longtemps, il faut veiller à ce qu’ils restent en bonne santé. Tel est le rôle de la longévité», affirme Mme Erat. Pour promouvoir la santé de leurs collaborateurs, les entreprises organisent des campagnes d’information et des conférences sur les mesures permettant d’accroître la durée de vie en bonne santé. Elles proposent également des check-ups pour les cadres. De telles mesures ne présentent que des avantages pour les entreprises. Les burn-outs et les maladies entraînent des absences coûteuses, des décès, en particulier parmi les collaborateurs plus âgés, et la perte de connaissances pointues. Selon Mme Erat, cela pourrait être évité en grande partie avec la longévité.
La longévité et la médecine préventive s’appliquent également à la gestion de patrimoine, notamment au sein du Family Office. Des services de santé sont proposés aux clients. «Il est dans l’intérêt d’une banque que ses clients puissent aussi profiter pleinement de leur argent lorsqu’ils avancent en âge. Cela est particulièrement vrai dans le domaine du conseil en gestion de patrimoine. Les besoins des clients sont de plus en plus axés sur la prévention et la longévité. Ce service doit être proposé», explique Mme Erat.
L’importance de la médecine de genre
L’un des thèmes tenant le plus à cœur à Mme Erat est la médecine sexospécifique. «Les femmes ne sont pas tout simplement pas faites comme les hommes», ironise-t-elle en riant, «et la médecine doit prendre en compte le cycle de la femme. Les sportives sont davantage sujettes à une rupture des ligaments croisés au début du cycle. Cela doit être pris en compte lors des entraînements. Les femmes ayant des règles abondantes perdent beaucoup de fer. Il faut surveiller toute carence et y remédier à l’aide de compléments. On parlait autrefois à peine de ménopause et de périménopause. La périménopause peut commencer dès le milieu de la trentaine, beaucoup plus tôt qu’on ne pense, avec divers symptômes qui s’intensifient pendant la ménopause. Tout cela a un impact énorme sur la santé, la performance et la résilience. De nos jours, il existe de bonnes possibilités d’aborder de manière précoce ces problèmes et symptômes sexospécifiques.»
Pour finir, Anna Erat cite le ressourcement et la joie de vivre comme des éléments importants pour la longévité. Pour cela, elle a pour sa part besoin de beaucoup de sommeil, de temps avec ses amis et sa famille, de bons repas et d’un changement de décor. Et en tant qu’ancienne sportive, d’une activité physique intense.
Texte : Simone Liedtke pour Women in Business